« Attention au départ ! Tous les passagers doivent monter dans le train. Nous allons bientôt partir. Vous avez tous mis vos ceintures ?

  • Oui, et j'espère que tu as mis la tienne, répond Maman, qui jette un coup d’œil dans le rétroviseur pour s'assurer que la consigne a bien été exécutée.

  • Oui, Maman, elle est attachée, comme tu me l'as dit, répond Petit Paul.

  • Gare à tes fesses si tu la détache, intervient Grand Paul, son père.

  • Ne t'inquiète pas, il ne la détachera pas, rétorque Maman, qui sent que son mari est encore de mauvaise humeur. »

Ce à quoi Grand Paul ne répond rien à part un « et maintenant, je ne veux plus entendre un mot » qui n'a que peut de chance d'être écouté. C'est que Petit Paul aime bien parler et chanter et bien sûr, tout ça fait beaucoup de mots qui s'échappent de sa petite bouche pour venir inonder les oreilles de son papa pas patient pour un sou. Alors quand il dit « et maintenant, je ne veux plus entendre un mot », c'est plus un avertissement qu'un ordre et ce même si Petit Paul a timidement lâché un petit « oui papa » avant de s'efforcer d'obéir à son donneur d'ordres.

Mais le donneur d'ordres est vite oublié quand au bout de quelques minutes d'un voyage qui s'effectue dans le silence et l'ennui le plus complet, Petit Paul voit arriver en face une drôle de voiture, une voiture comme il n'en a jamais vues, ce qui n'a rien d'étonnant puisque Petit Paul, comme on le lui rappelle souvent, est encore trop petit pour tout un tas de trucs que les grands font sans se gêner ; alors qu'il a quand même déjà 5 ans, c'est pas rien – c'est tous les doigts d'une main.

Comme Petit Paul aime apprendre des nouvelles choses et que Grand Paul, son papa, en connaît tout un tas – il a parfois l'impression que son papa sait tout sur tout – Petit Paul se redresse sur son rehausseur, tend le cou et s'écrit en essayant de désigner du doigt la voiture mystérieuse qui glisse sur l'asphalte à leur rencontre :

  • C'est quoi ça, comme voiture, Papa, c'est quoi, ça ? »

Mais Grand Paul, qui n'est vraiment pas d'humeur à supporter le petit diablotin sur ressort qu'est son fils, comme il aime à le raconter quand il est de bonne humeur, se met à crier :

  • Mais ça va pas la tête de me crier dans les oreilles comme ça ! Qu'est-ce-qui te passe par la tête, parfois ? On aurait pu avoir un accident à cause de tes conneries ! Tu restes à ta place et t'arrête de m'emmerder !

  • Mais calme-toi, bon sang, tempère Maman qui a les cris en horreur. T'es pas obligé de gueuler comme ça pour si peu ! Le gosse pleure maintenant ; c'est malin ! »

Petit Paul, le « gosse » en question, s'est effectivement mis à pleurer dés les premiers cris de son père. Ce n'est pas qu'il soit triste mais la réaction de Grand Paul a été si soudaine et si brutale qu'il a eu peur et lui, Petit Paul, quand il a peur, c'est plus fort que lui, il faut qu'il pleure. C'est comme ça depuis qu'un grand l'a fait tomber dans la cour de récré et que la maîtresse a passé un quart d'heure avec lui pour le consoler alors qu'il avait juste besoin qu'on éloigne de lui la petite brute de service. Depuis, ça n'a pas changé.

Comme Petit Paul continue de pleurer, Maman demande à Grand Paul de s'arrêter quelque part parce que comme ça, dans la voiture elle pourra pas calmer le gosse. Mais Grand Paul, qui a décidé d'être en colère toute la journée, déclare qu'on ne peut pas s'arrêter comme ça alors qu'on est déjà sur l'autoroute, qu'il faudra attendre d'avoir atteint la prochaine station service et que de toute façon, on sais très bien que le gosse pleure juste pour attirer l'attention.

« Et si tu continue ton caprice, fait-il en regardant son fils dans le rétroviseur, tu te passeras de tes jouets durant tout la durée des vacances parce que je vais te les confisquer. »

Petit Paul ravale aussitôt ses sanglots. C'est parce qu'il sait que quand son père parle de confisquer ses jouets, il ne rigole pas ; la dernière fois, Petit Paul était en train de faire du jardinage comme Maman, mais dans les pots du salon ; comme il n'avait pas compris le mot « confisquer », il avait continué de faire ce qu'il faisait jusqu'au moment où Grand Paul avait ramassé tous ses jouets avant de partir sans dire un mot. Pris d'un doute, Petit Paul avait attendu qu'il revienne les lui rendre mais son père était revenu sans et c'est comme ça qu'il s'était retrouvé sans rien faire à part regarder la télé, jusqu'au moment où Maman avait réussi à convaincre son mari que la punition avait assez duré.

Comme Petit Paul n'a pas envie de passer encore plusieurs jours sans ses jouets, il cache par précaution son petit clown sous son pull et s'efforce de ne plus faire de bruit en attendant qu'on arrive à l'aire d'autoroute ; et peut-être qu'alors Maman voudra bien lui acheter des petits gâteaux à grignoter pour faire passer le temps.

Enfin, on arrive à l'aire d'autoroute. Petit Paul se redresse sur son rehausseur parce qu'il veut tout voir même s'il n'y a pas grand chose à regarder. D'abord, Grand Paul arrête la voiture au niveau des pompes pour faire le plein d'essence. Ensuite, il va se garer dans le parking. Comme Petit Paul ne peut pas ouvrir la portière qui est bloquée, il doit attendre que Maman vienne la lui ouvrir pour pouvoir enfin sauter dehors humer les parfums d'essences qui flottent sur le parking.

Après être resté assis dans la voiture si longtemps – plus longtemps que d'habitude – Petit Paul a envie de courir mais il a tout juste le temps de s'élancer avant que Grand Paul le rattrape et lui dise, de sa voie pleine de colère, qu'il a intérêt à rester tranquille s'il ne veut pas rester enfermé dans la voiture. Alors il se réfugie dans les bras de Maman qui lui promet que s'il est sage, il aura un petit quelque chose de bon, en parlant tout bas pour que son mari ne l'entende pas parce qu'il ne serait pas d'accord ; il dit tout le temps qu'elle gâte trop le gosse.

Dans la boutique, il y a pleins de gens et ça impressionne un peu Petit Paul qui est du coup tout intimidé. Mais surtout, il y a plein de choses qui font rêver : des bonbons, des gâteaux, des livres, des DVD, des... mais Petit Paul n'a pas l'occasion de fouiller plus avant parce que Grand Paul est intervenu et il est très clair :

« Tu restes avant Maman et tu touches A RIEN ! »

Alors Petit Paul va vite rejoindre Maman qui attend que la machine lui donne son café. Comme il sait que la machine peut faire aussi du chocolat, il lui en demande un mais à son grand désarrois, Maman refuse :

« Il va être trop chaud pour toi et tu vas encore te brûler. Tu te souviens, c'est ce qui s'est passé la dernière fois. »

Petit Paul s'en souvient bien : le chocolat lui avait fait vachement mal à la langue. Néanmoins, ça remonte à ses quatre ans et depuis, il trouve qu'il a grandi assez pour affronter un chocolat même très chaud. Comme il ronchonne un peu, Maman ajoute entre deux gorgées de café :

« Je te prendrai une briquette de chocolat froid pour le goûter. Tu pourras le boire avant de remonter dans la voiture. Et si tu es sage, tu auras des petits gâteaux. »

Les petits gâteaux et le chocolat froid, c'est une bonne idée pour Petit Paul qui n'a pas eu le temps de finir son petit-déjeuner avant de partir – à cause de Grand Paul qui était pressé – et qui, du coup, a faim.

Une fois son café bu, Maman décide de tenir sa promesse et demande à Petit Paul de choisir un – un seul, attention – paquet de petits gâteaux à manger avec son chocolat. C'est là que Grand Paul – qui était aux toilettes – revient et commence à protester. Mais Maman, qui commence à en avoir marre de son mari râleur, lui coupe la chique en déclarant que de toute façon, elle aussi a faim et que donc, elle va prendre un deuxième petit-déjeuner avec le gosse pour pas avoir faim dans la voiture.

La petite famille finit par sortie de la boutique, Petit Paul en tête tenant fièrement dans une main son chocolat froid et dans l'autre son paquets de gâteaux – qu'il a tenu à porter parce qu'après tout, c'est quand même lui qui l'a choisi, alors c'est un peu le sien.

Comme Petit Paul marche un peu plus vite que ses parents, il arrive en premier sur le parking où se trouve la voiture... ou plutôt, où devrait se trouver la voiture parce qu'il a beau chercher, il ne la voit nulle part – et pourtant c'est pas petit une voiture, ça se voit de loin.

Il se retourne et crie à papa qui est en pleine discussion avec Maman – une discussion de grands, à en croire les sourcils froncés de cette dernière :

« Papa, elle est où, la voiture ?

  • Devant, toi, crétin, là où on la laissé : à côté de l'arbre.

  • Mais Papa, l'arbre, il est là, mais il y a pas de voiture à coté. »

L'instant d'après, Maman et Grand Paul sont à coté de Petit Paul. Maman ne dit rien et Papa murmure :

« Bon sang, on nous a volé la voiture. Avec nos affaires en plus. »

C'est alors que Petit Paul, pris d'un doute, pose le paquet de petits gâteaux à terre et glisse sa petite main sous son pull : c'est bon, le clown est bien là. L'essentiel est sauf.