Beth fait tomber le cachet dans le verre puis pose sa main gauche mollement sur la table tandis que de la droite elle tente de se masser le cuir chevelu. Il lui semble encore entendre le cor résonner dans sa tête. Ce fichu cor de chasse. Quelle idée à la con ! Il n'y avait guère que son beau-père, ce vieux débris, pour offrir un cor de chasse à un enfant de cinq ans sous prétexte de lui faire « découvrir la musique », lui apprendre à « ouvrir les oreilles » - alors qui lui-même n'a jamais été amateur de musique et d'ailleurs, il n'en écoute jamais.

Le fameux « cadeau » est un cadeau d'anniversaire, une surprise préparée depuis longtemps et dont il n'a rien voulu dire pour « ne rien gâcher », soi-disant. Mais la surprise a surtout été pour son fils et sa belle-fille. Malgré le sourire de circonstances qu'elle a affiché – parce que faire la gueule aurait bien trop plu à ce vieux schnock – Beth a tout de suite compris le but de la manœuvre : leur casser les oreilles, les pieds, les couilles à tous les deux en donnant à leur fils l'instrument de musique – de torture – le plus bruyant qu'il a trouvé.

Et de fait, il a très bien réussi son coup. C'est à peine si le petit a admis l'idée qu'il ne pouvait pas apporter son cor à l'école parce qu'il risquait de le perdre – ce qui lui a éviter de se mettre en plus tout le personnel de l'école à dos, et les parents des autres enfants aussi.

À la maison, c'est une autre histoire et son fils a même pris la fâcheuse habitude – une idée qu'il doit tenir de son grand-père sans aucun doute – de réveiller ses parents tous les jours et même le week-end comme s'il jouait du clairon.

Beth a bien essayé de détourner l'attention de Gus de ce satané cadeau en lui proposant un grand jeu de construction – ça fait pas de bruit, les grands jeux de construction – mais si son fils n'a pas l'oreille musicale comme le grand-père le prétend, il a surtout deux mains gauches et souffler dans un cor aussi fort et aussi longtemps que ses petits poumons le lui permettent, c'est quand même plus facile pour lui. Plus drôle aussi.

Mais Beth n'a pas dit son dernier mot. Bien décidée à faire oublier à Gus sas dernière passion – il en change facilement – et à se venger de ce que le vieux lui a fait subir, elle a décidé d'initier le petit au jardinage ou plutôt au désherbage. Dans le jardin plus ou moins bien entretenu de ses parents, il ne risque pas de faire beaucoup de dégâts mais là-bas, dans le « paradis » de son grand-père où les tulipes, les iris, les œillets et cents autres fleurs dont elle ignore le nom se disputent l'essentiel de l'espace, ses petites mains malhabiles pourraient provoquer une catastrophe inimaginable dont l'idée lui rend aussitôt le sourire.